Fin janvier, bientôt la fin des vœux de nouvelle année, et aussi le moment de tirer un bilan comptable de ses cadeaux de Noël. En particulier, combien est-ce-que j’ai réussi à tirer de ce cadeau immonde de la tante Phlébite en le vendant sur mon compte eBay
Les économistes,
c’est bien connu, ne sont pas des sentimentaux. La joie d’offrir, le plaisir de
la surprise, tout ça, ils s’en tamponnent. Et Noël, la grande foire annuelle
aux cadeaux ne pouvait pas longtemps rester en dehors de leurs griffes
rationnelles. Ainsi, dans un article de 1993, Joel Waldfogel pose la question de
savoir si les fêtes de fin d’année ne sont pas en fait un boulet sur l’économie,
un poids mort que l’on se traîne. Pour étayer sa thèse, il demande d’abord à
ses étudiants d’estimer la valeur payée par leurs proches pour les cadeaux qu’ils
ont reçus. Puis d’essayer d’estimer à quel degré les cadeaux leur ont plu, en attribuant
une valeur monétaire à leur déception éventuelle. C’est-à-dire, si on
devait acheter son cadeau, de combien devrait-on baisser le prix pour accepter
de l’avoir? En particulier, il est possible de ne vouloir un objet à aucun prix
(je sais pas moi, un animal empaillé…) auquel cas l’écart est de 100%. A l’inverse,
si on avait en tête d’acheter quelque chose avant les fêtes et qu’on a la bonne
surprise de le voir au pied du sapin, clairement on était prêt à payer le prix
d’achat entier. Evidemment, la plupart des cadeaux auront une décote située
entre les deux. Le résultat de l’expérience produisit un écart substantiel, de
l’ordre de 10%. Concrètement, l’élève Chaprot, aimant beaucoup le bleu, n’aurait
accepté de n’acheter ce pull vert, cadeau de son oncle Gilbert, que s’il l’avait
trouvé 10% moins cher en magasin (bien sûr, il n’y a pas d’autres choix en stock).
En d’autres
termes, une partie de l’argent dépensé dans les cadeaux de Noël est purement et
simplement gâché: dans bien des cas, il aurait mieux valu donner directement du
liquide, plutôt que de jeter l’argent par les fenêtres… En considérant les
choses ainsi, on estime que cette perte1 représente $4 milliards aux Etats-Unis, rien que pour les dépenses de Noël!
Bref, mis bout à bout, ça commence à faire de l’argent.
Ensuite plus le degré
de familiarité entre les personnes offrant et recevant est faible, plus l’écart
entre la valeur de la dépense et la valeur pour le receveur est grand. En d’autres
termes, moins on connaît la personne, plus on a de chances de se planter sur le
cadeau. Ce qui amène les gens à des stratégies d’évitement: les personnes qui
ont le plus de chances de se louper sont aussi celles qui donnent le plus fréquemment
des cadeaux en liquide. C’est pour ça que Mamie fait un chèque, mais que
Papa/Maman offrent un vrai cadeau. Avec ceci, on voit bien que les cadeaux en
nature peuvent quand même exister comme un système rationnel, au-delà de la
convention purement sociale, dans la mesure où nos proches ont de fortes chances
d’offrir un cadeau qui fait plaisir, voire dépasse nos attentes.
Cependant l’auteur,
économiste qu’il est, s’étonne dans son étude de l’excès de cadeaux en nature
par rapport au liquide. Il en déduit d’une part que le plaisir
d’offrir entre bien en ligne de compte et d’autre part que les conventions
sociales empêchent de trop faire des cadeaux purement en cash.
Mais revenons-en
au poids mort. La description ci-dessus indique que l’on peut voir Noël comme
une loterie (si, si, et c’est d’ailleurs ce que les économistes font):
quand j’offre un cadeau, je gagne si mon cadeau plaît ou et je perds s'il deplaît. On voit donc que ce genre de réflexion n’enlève pas la possibilité
de perdre une fois le tirage effectué2.
Etre parfaitement rationnel ne réduit donc pas le poids mort à zéro: il est
donc inévitable (en moyenne) dès qu’on souhaite offrir un cadeau.
Il faut donc bien
trouver des solutions pour le réduire après coup, et on se rend compte que le
monde en a trouvé quelques unes. Par exemple, dans certaines sociétés
asiatiques, on n’hésite pas à redonner les cadeaux qui déplaisent à
quelqu’un d’autre quand l’occasion se présente. On peut supposer que ce genre
de système réduit le poids mort de façon itérative, le cadeau faisant son
chemin jusqu'à ce qu’il trouve un heureux propriétaire. Par ailleurs, The
Economist suggère
que l’utilisation de chèques-cadeaux peut aussi réduire le problème parce qu’ils
sont plus acceptables que du liquide tout en étant quasiment du cash, notant
pourtant qu’un certain nombre vont expirer sans être utilisés, causant des
pertes résiduelles… Mais la star de la nouvelle année est bien sûr eBay, l’ami des gens qui
veulent monétiser leurs cadeaux, qui se démocratise de plus en plus !
Voilà, ouf de
soulagement, pas besoin de tuer le plaisir d’offrir, ni de renier les
traditions de Noël, car on n’arrête pas le progrès. On peut donc préserver
les apparences, sans que ça ne nous coûte (trop)!
1. Pour les puristes, cette perte s’appelle
“perte sèche”. Cependant, pour cet article, je me permets de traduire littéralement
l’anglais deadweight loss, qui me
semble plus parlant.
2. Pour parler comme les économistes, la rationalité
de la décision ex ante ne dépend pas
de la réalisation de la perte ex post,
car elle ne dépend que de la maximisation de l’espérance d’utilité.
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